La transhumance dans la Tinée

L’Ouliveto nous raconte une journée de transhumance dans la Tinée, une des vallées du Mercantour (Alpes Maritimes).

Merci Alain Salvat pour ce bel article qui nous fait connaître la vie des bergers.

Photo : Alan Salvat

Au milieu de la journée, ils étaient 12 bergers et 2000 moutons et chèvres sur la route de la Haute Tinée. Les camions avaient déposé la totalité du troupeau à Auron, la station de ski. Les randonneurs et fous de la nature et de traditions attendaient le signal du départ sur la piste pour St -Etienne de Tinée où se déroulait la Fête de la Transhumance.

2000 bestiaux, quelques 20 chiens Patou (bergers des Pyrénées, efficaces contre le loup) et Border- Collies (extrêmement intelligents) et quelques bâtards ayant les qualités des deux races, 2 ânes, une charrette attelée de chevaux et… la troupe humaine des suiveurs, cela faisait une caravane visible de loin.

Le Départ s’est fait sous un chaud soleil. Mais le temps en haute montagne est vite changeant, en route les accompagnateurs ont subi une de ces raïsse (averse), à se demander si la laine des moutons n’allait pas feutrer. Mais ce n’est pas tout, il a fallu aussi avancer sous la grêle qui estimait que le troupeau n’en avait pas assez subi.

Le problème, ce n’est pas tant les éléments. Mais ce sont les conséquences, les animaux qui s’affolent, un troupeau aussi vaste c’est difficile à gérer. Heureusement les chiens sont de vrais pro. Ils jappent, saisissent la patte d’un indiscipliné, grognent et tout ce petit monde rentre dans le rang.

La présence humaine qui garde son sang froid les rassure un peu. Quelques coups de tonnerre, quelques éclairs plus tard, le ciel se dégage et la température qui est descendue à 10° remonte à 19°. Nous sommes encore loin des 25° du milieu de l’après-midi au moment du départ au soleil.

Des 44 randonneurs, bavards et gais au départ, il ne reste plus que 8 courageux qui ont sorti les capes de pluie., Le sentier où l’eau s’est écoulée, piétiné par des milliers de pattes devient boueux et il ne fait pas bon marcher dans la gadoue.

La surveillance est de tous les instants. Il ne faudrait pas perdre une bête le premier jour.

Les 7 kilomètres qui relient Auron à Saint-Etienne de Tinée sont avalés en un peu plus de 2 h 30. Le rassemblement des ovins est fait dans les parcs à moutons emménagés pour l’occasion. Ils passeront la nuit sous la surveillance des chiens et des hommes car même en bordure de village, les loups ne craignent pas d’attaquer.

Puis ceux qui ne sont pas de service vont se reposer, se restaurer et dormir, car demain dimanche, c’est le grand jour de la fête de la transhumance qui perpétue la tradition. La journée sera longue. Dès le petit jour il faudra veiller à ce que les troupeaux soient réunis, puis qu’il n’y ait pas de blessé. Enfin les moutons seront accompagnés au bord de la Tinée, la rivière qui descend des montagnes comme un torrent tumultueux. Dès 10 h, une fois que les forains de la foire agricole seront installés dans les rues, on fera remonter les animaux sur la route. Devant le Calvaire élevé en 1929 en souvenir du terrible incendie qui ravagea le village nous rejoignons la procession des Pénitents Noirs et Pénitents Blancs, accompagnés du curé et des autorités. Dame ! c’est un moment essentiel dans la vie d’un village agricole de montagne que le départ de la transhumance. Le troupeau qui s’étend à perte de vue, avance vers le village, il passe devant le prêtre qui prononce quelques mots et donne une bénédiction, aspergeant d’eau bénite les brebis et béliers qui n’en ont rien à faire. Mais les montagnards, les bergers, la population locale, très attachés à leurs traditions, à leurs racines, se signent et marmonnent une courte prière pour se protéger de tout l’inconnu qui va les côtoyer pendant les quatre mois que va durer l’exode. Parmi les pénitents, je reconnais nos amis Guy et Colette en camus blanc (aube).

Les bergers de tête sont accompagnés de leurs épouses et des nistons de 8-10 ans qui vont les accompagner un bout de chemin. La foule s’est amassée sur la place de l’Eglise et dans les rues. Des centaines de photographes mitraillent ce spectacle peu courant. Puis le bourg une fois traversé, le troupeau est redescendu au parc à bestiaux. Place aux chants, à la musique, aux confiseries, aux démonstrations de métiers d’antan. Dans une ambiance bonne enfant on bade. Des groupes de chanteurs entament des polyphonies des Alpes, nous les reprenons en chœur. Un petit verre de vin de pays pour trinquer à… à quoi ? pas d’importance, on est joyeux, c’est la fête. Sur l’assistance plane une savoureuse odeur de viande grillée., les marchands de brochettes, de socca (galette de farine de pois chiche grillée au feu de bois que l’on mange avec les doigts) se frottent les mains. Les restaurants sont bondés, ils refusent du monde.

Au stand de mon groupe (ASESC) de maintien des traditions, nous faisons des démonstrations des métiers d’antan : réalisation de pâtes fraîches, dégustation de café d’orge, les gens s’étonnent de sa fabrication, des questions fusent, parfois irréfléchies. On découvre, on se renseigne, on s’instruit, les papis et les mamies disent à leurs petits enfants « j’ai connu ça… ».

On montre les fileuses aux fillettes et on leur explique que c’est avec un fuseau que la Belle au Bois Dormant s’est piquée et a dormi 100 ans. On leur fait essayer le rouet. Nous proposons à un garçonnet de lui échanger ses « Nike » contre une paire de grolles à semelle de cuir clouté, pour protéger la semelle de cuir qui est très cher. Nous aiguisons les couteaux de poche des messieurs à la meule à main comme autrefois (sur la photo, l’amoulaïre (rémouleur) c’est votre serviteur lors d’une autre transhumance en 2000).

Vers 17 h le troupeau refait un tour de village pour ceux qui ont manqué le spectacle du matin. Les moutons et toute la troupe d’accompagnateur va se reposer. Demain (lundi) les animaux seront embarqués dans plusieurs camions et montés au plus près des alpages. Là, ils descendront des transports automobiles et les derniers kilomètres se feront à pied jusqu’à l’Alpe aménagé ou des cabanes en dur accueilleront les bergers et où des parcs clôturés de barrières électriques, avec des caméras infra-rouges pour assister les chiens dans leur tache de surveillance contre les loups qui ne vont pas tarder à se manifester. L’Alpe est à 2750m. situé à avant le Col de la Bonnette-Restefond (2802m). Dans les jours qui vont arriver, d’autres troupeaux vont rejoindre ces 2000 têtes de bétail. Ils viendront le la Vallée de l’Ubaye et de Jausiers, profiter de la belle herbe tendre de ces prairies d’altitude. Leur lait n’en sera que meilleur et les fromages fabriqués sur place, comme autrefois par les bergers seront redescendus chaque semaine par les jeeps 4×4 des commerçants qui viennent se servir à la source. Cette vie dure mais saine sera le lot quotidien des bergers jusqu’en octobre.

Alan Salvat la transhumance du 17 juin 2019

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